The Kirkbride Plan

Ne pas abandonner la folie aux fous.

Josef Mengelol 4 : Stubbins Ffirth et la fievre jaune


Souvent longue, incertaine, parfois pénible, la recherche scientifique est un sacerdoce. Nombreux sont les chercheurs qui ont consacré leur vie, parfois au péril de leur santé, à la poursuite d’une découverte susceptible de changer la face du monde. Peu, en revanche, ont autant flirté avec la ligne qui sépare le dévouement de la folie que Stubbins Ffirth.

Né en 1784 à Philadelphie, Ffirth assiste en 1793 à la terrible épidémie de fièvre jaune qui frappe la ville, emportant 4.000 de ses 50.000 habitants. Lorsqu’une nouvelle épidémie se déclare dix ans plus tard, en 1802-1803, Ffirth est alors un jeune étudiant en médecine qui entend faire progresser les connaissances scientifiques sur une maladie alors très mal comprise, et ainsi éviter de revivre le drame de 1793. C’est donc à 18 ans à peine que notre héros fait son entrée dans la postérité médicale.

Remarquant que le nombre de cas observés chutait au cours de l’hiver, Ffirth se persuada que la fièvre jaune n’était pas contagieuse, mais un simple produit de la chaleur et du « tempérament » estivaux. Cette théorie n’est pas remarquable en soi, si l’on veut bien la replacer dans le contexte d’une médecine pré-pasteurienne. On trouvera davantage d’intérêt dans la méthode employée par Ffirth pour prouver sa théorie.

Après quelques brèves expériences sur des animaux, Ffirth décida tout bonnement de s’exposer lui-même à la maladie. N’écoutant que ses convictions, il pratiqua donc de nombreuses incisions dans ses bras et ses jambes, dans lesquelles il introduisit des doses de plus en plus importantes de la « bile noire » produite par les malades au stade terminal de la maladie. Il fit de même avec du sang infecté, et même de l’urine.

Ffirth ne tomba pas malade. Pour autant, il n’allait pas en rester là ; il fit donc bouillir un mélange de tous ces fluides contaminés, pour mieux en inhaler les vapeurs. Puis il en fit des pilules, qu’il ingéra. Toujours en bonne santé, il décida de s’injecter directement du sang, de la salive, de la sueur, de la bile et de l’urine, à l’aide d’une seringue. Rien de remarquable ne se produisit.

A ce stade, on peut raisonnablement affirmer qu’un homme sain d’esprit aurait mis un terme à ses expériences. Pas Ffirth, à qui nous laissons la parole pour nous relater la dernière étape de sa recherche :

« Je pris 15 millilitres de bile qui venait d’être excrétée par un patient et, en la diluant dans 50 millilitres d’eau, je l’avalai ; le goût en était légèrement acide. Je ne ressentis ni nausée, ni douleur. Mon pouls, régulier à 76 battements par minute, ne connut d’altération ni de son fréquence, ni de sa vigueur. En somme, il ne se produisit aucun effet particulier, et j’aurais aussi bien pu boire un simple verre d’eau. »

Ffirth avait raison : la fièvre jaune n’est pas contagieuse. Elle est inoculée par les moustiques, et ne peut se transmettre entre deux personnes. Pour autant, ses travaux ne furent pas retenus par les scientifiques de son temps, sans doute échaudés par les méthodes de leur jeune collègue. Le plus surprenant reste peut-être, au final, que Ffirth n’ait pas attrapé d’autres maladies au cours de ses expérimentations.

Morgue


A la fin du XIXème siècle, la morgue de Paris était un endroit public, qu’on pouvait visiter, une sorte de spectacle-exposition. L’ancien chef de la sûreté Gabriel Macé, dans son livre Mon musée criminel (1890), a raconté les étranges scènes qui s’y déroulaient quelquefois :

« Livré à lui-même, le garçon morgueur donnait asile la nuit à des prostituées, dans la chambre de garde. Les cadavres étaient souvent témoins muets des plus viles débauches.

Moyennant une rétribution, variant de deux à trois francs, certains individus […] pouvaient assister à la mise à nu et au nettoyage des cadavres. Le morgueur donnait aussi des soirées à spectacle. Lorsque chacun avait bu sa rasade, on se dirigeait vers la salle des morts où le garçon, expert en cette matière, faisait choix d’un cadavre fortement ballonné et, avec la précision d’un chirurgien pratiquant les autopsies judiciaires, il enfonçait une grosse épine dans l’abdomen. Par le trou de la piqûre, s’échappait un jet de gaz auquel on mettait le feu, et l’extinction des autres lumières faisait ressortir l’éclairage par le gaz méphitique. Les cadavres masculins étaient choisis de préférence. Le corps d’un homme ayant séjourné six semaines sous l’eau se trouvait dans les meilleures conditions pour la séance ; au lieu de placer comme aux femmes la piqûre sur le ventre, c’est sur les parties sexuelles qu’on opérait et l’effet n’en était que plus drôle pour les habitués. Des paris s’engageaient alors sur la durée plus ou moins longue de ces feux d’un genre particulier. Tout porte à croire que plusieurs milliers de francs se sont ainsi échangés autour des corps ayant fréquenté la morgue de Paris
. »

GENIES OUBLIES V : FLORENCE FOSTER JENKINS


Soprano américaine autoproclamée (1868 – 1944), Florence Foster Jenkins figure le type idéal de l’original sympathique qui rencontra un succès ardemment désiré sans jamais comprendre pourquoi.

Née en Pennsylvanie, elle manifesta très tôt un amour apparemment sincère pour l’opéra, dont elle souhaitait faire son métier. Hélas, des parents avares la contraignirent à reporter le lancement de sa « carrière », qui ne débuta réellement qu’au début des années 1910 à la faveur d’un héritage qui la mit à l’abri du besoin.

Si nous ne disposons que de peu d’enregistrements (se reporter à la fin de cet article), les témoignages abondent pour décrire les performances de cette artiste hors du commun. Incapable de la moindre justesse, Jenkins faisait également preuve d’une absence naturelle et remarquable de sens du rythme, et obligeait généralement les musiciens qui l’accompagnaient à une grande réactivité pour tenter de masquer ses écarts. Elle était également affligée d’un léger bégaiement et sa diction était réputée effroyable, surtout lorsqu’elle se frottait à une langue étrangère (ce qu’elle affectionnait particulièrement).

Quoique cela suffise déjà à la distinguer au sein d’une profession qu’elle exerça presque toute sa vie, elle n’aurait pas sa place ici si elle n’avait pas rencontré un succès tout à fait surprenant. Car c’est là le plus remarquable : Florence Jenkins remplissait souvent les salles où elle se produisait, bien aidée en cela par la rumeur de ses exploits et par certains critiques qui n’hésitaient pas à rédiger des articles sarcastiques destinés à alerter le public sur les prestations de la diva. Ses concerts se caractérisaient donc par une ambiance inhabituelle pour de l’opéra ; on rapporte ainsi qu’à plusieurs reprises on vit des membres du public se présenter à l’entrée de la salle avec des mouchoirs destinés à être mordus pour dissimuler une hilarité trop difficile à contenir. Il se dit également que les membres de l’orchestre se laissaient parfois aller à quelques grimaces dans son dos afin d’exciter encore davantage un parterre aux anges.

Jenkins, elle, était sincèrement persuadée d’être une chanteuse d’exception, jalousée par les forces conservatrices de l’ordre musical établi. Elle n’ignorait pas les critiques, mais n’en parut jamais affectée. Dans une phrase restée célèbre, elle dit : « On pourra toujours dire que je ne sais pas chanter ; mais nul ne peut dire que je n’ai pas fait mon travail». Elle se réjouissait de l’accueil toujours favorable du public, qu’elle estimait être son seul juge. Elle avait pris l’habitude de jeter des fleurs à ses « fans », et il n’arriva qu’une fois qu’elle leur lançât le panier par la même occasion. A l’issue de chaque concert, un membre de l’orchestre passait dans les rangs pour récupérer les fleurs afin qu’elles soient réutilisées au suivant.

En 1943, un accident de la route survenu à bord d’un taxi lui fit croire que sa voix s’était encore améliorée, et qu’elle atteignait des notes auparavant inédites. Elle dit donc envoyer une boîte de cigares au chauffeur.

Sa véritable heure de gloire survint en 1944, à 76 ans, lorsqu’elle céda finalement à la demande populaire et se produisit au Carnegie Hall de New York. Le concert fut un triomphe : toutes les places furent vendues des mois à l’avance, et la police dut repousser près de 2000 personnes qui tentaient de s’introduire illégalement dans la salle. Elle mourut un mois plus tard, tout près de là.

Ainsi s’acheva la vie étonnante d’un personnage qui fut sans doute victime – quoique consentante, d’une certaine manière – de l’un des premiers « trolls » de masse de l’histoire du spectacle moderne. On pourra juger de la qualité de ses prestations grâce à l’extrait qui suit.

“>

Genies oublies IV : Michel Chasles


Qu’est-ce qui peut rendre un homme clairvoyant aveugle, un homme intelligent idiot ? Cette question, déjà posée dans le cas de Bérillon, s’incarne à merveille dans celui de Michel Chasles (1793-1880), polytechnicien, membre de l’Académie des sciences, auteur de nombreux et remarquables mémoires de géométrie, un des grands savants français à qui l’on doit le fameux théorème qui porte son nom. Il semble que ce soit le nationalisme, plus encore que la passion du collectionneur d’autographes, qui l’entraîna à la fin de sa vie dans une aventure ridicule relatée par l’immense Marc Bloch.

En 1865, alors âgé de soixante-douze ans, il se mit en tête de prouver à l’Académie que la gloire de Newton était usurpée. Le Français Pascal avait, avant lui, découvert les grandes lois de l’univers. Ce fut un scandale. L’Angleterre s’émut. Mais Chasles avait ses preuves : des prétendues lettres de Pascal lui-même où tout était dit avec quarante ans d’avance. Puis, avec d’autres pièces – Chasles en produisait chaque jour de nouvelles –, il démontra que Huyghens avait lui aussi volé sa gloire : ce n’était pas lui qui avait aperçu le premier les satellites de Saturne. Ce fut à la Hollande de protester…

Expertises et contre-expertises se succédèrent, mais les experts n’allaient pas aussi vite que Chasles, qui découvrait chaque semaine de nouveaux documents et les versait au dossier. Bientôt, on sut le fin mot de cette étonnante histoire. Il était la victime d’un escroc médiocre, Denis Vrain-Lucas, qui, une à une, lui avait vendu pour cent quarante mille francs et « pour qu’elles restent en France » vint-sept mille trois quarante cinq (nous disons bien 27.345) lettres extraordinaires, et toutes fausses puisque Vrain-Lucas les avaient fabriquées lui-même.

L’histoire n’aurait rien de bizarre si ces lettres avaient offert la moindre vraisemblance. Mais comment un homme comme Chasles, cultivé, intelligent, génial peut-être, put-il croire à l’existence d’un tel trésor ?

Il y avait là – l’énumération elle-même prête à rire – une lettre d’Attila au général des Francs, une lettre d’Eschyle à Pythagore, une lettre de Thalès au roi des Gaules, une lettre d’Archimède à « son très amé Hieron », un défi de Jules César à Vercingétorix, cent trente-cinq lettres de Charlemagne, vingt-cinq lettres de Lazare à l’apôtre Pierre, une lettre d’Alexandre le Grand à Aristote, deux lettres signées Jésus-Christ (nous disons bien Jésus-Christ), une lettre de Ponce Pilate à Tibère, deux lettres de Sapho, une lettre de Socrate à Euclide, un sauf-conduit délivré par Vercingétorix à Trogue Pompée, deux lettres de Cornélie à Jules César, une lettre de Judas Iscariote à Marie-Madeleine, un défi de Charles Martel au duc des Maures, une lettre de Clovis devant Tolbiac, une correspondance inconnue d’Héloïse et d’Abélard, une lettre de Dagobert à Saint-Eloi, cent quatre-vingt quatorze billets de Jeanne d’Arc, une lettre de Charles Quint à Rabelais, trente-cinq lettres de Christophe Colomb à Rabelais, deux lettres du Cid au roi de Navarre, d’autres missives de Socrate, Phèdre, Néron, Ovide, Platon, Tacite, Dante, Ignace de Loyola, Shakespeare.

Voilà les fabuleux autographes que Michel Chasles prétendait conserver à la France, pays auquel tous ces textes rendaient hommage de quelque façon.

Le plus étonnant était d’ailleurs que toute cette correspondance était rédigée en vieux français… ou, plutôt, dans un galimatias qui prétendait y ressembler. Ainsi Vercingétorix parlait français mais aussi Cléopâtre, et Judas Iscariote. Le Christ lui-même…

On donnera trois exemples de ces étonnantes lettres, de ce fabuleux style, sur lesquels, pour ou contre, discuta bien bizarrement entre 1865 et 1868 la fine fleur de l’intelligentsia française : lettres de Cléopâtre à Jules César, d’Alexandre le Grand à Artistote et de Jules César au chef des Gaulois. Qu’après les avoir lues, on nie qu’il y ait de la bizarrerie dans la crédulité humaine…



“Cléopâtre, royne, à son très amé, Jules César empereur.

Mon très amé, nostre fils Césarion va bien. J’espère que bientost il sera en estat de supporter le voyage d’icy à Marseilles où j’ai dessein le faire instruire, tant à cause du bon air qu’on y respire et des belles choses qu’on y enseigne. Je vous pris donc me dire combien de temps resterez encore en ces contrées, car j’y veux conduire moi mesme nostre fils et pour prier par ycelle occasion…

C’est vous dire, mon très amé, le contentement que je ressens lorsque je me treuve auprès de vous, et, en attendant, je prins les dieux avoir vous en considération. – Le XI de Mars, l’an de Rome VCCIX”.

CLEOPATRE.



“Alexandre, rex, à son très amé Aristote, salut.

Mon amé, ne suys pas satisfait de ce qu’avez rendu public aulcun de vos livres, que devez garder soubs le scel du mystère, car c’est en profaner leur valeur. Or donc, vous prins retirer iceulx des mains profanes et ne plus doresnavant les rendre public sans mon assentiment. Quant à ce que vous m’avez mandé d’aller faire un voyage au pays des Gaules, afin d’y apprendre la science des Druides auxquels Pythagoras a fait si bel éloge, non seulement vous le permets, mais vous y engage pour le bien de mon peuple, car n’ignorez pas l’estime que je fais d’icele nation que je considère comme étant cele qui a porté la lumière dans le monde. Je vous salut.

Ce XX des Kalendes de may, an de la CV Olympiade”.

ALEXANDRE.



“Julii Cesar au chief des Gaulois.

J’envoy devers toy un mien amé qui te dira le but de mien voyage ; je veux couvrir de mes souldats la terre qui t’a veu naistre. C’est en vain que tu la vouldras défendre. Tu es braves, je le say, mais aussy le serai, s’il plaist aux dieux ; ains rends moy les armes ou prépare toy à combattre.

Ce VI des Kal. de Jullius.”

Julii CESAR.

Josef Mengelol 3 : le Dr. Edgar Berillon et la “Polychesie de la race allemande”


Médecin français, directeur de l’Ecole de psychologie, spécialiste du cerveau et du psychisme humain (1859-1948), le Docteur Edgar Berillon fut l’exemple étonnant d’un homme intelligent, de grande qualité, que la guerre de 1914-1918 rendit pratiquement fou.

Dès la première année de la Grande Guerre, l’idée se répand chez les Français qu’une odeur nauséabonde accompagne l’ennemi. Présente dans le sillage des troupes, elle imprégnerait les lieux occupés par les Allemands bien au-delà des déjections par lesquelles ils semblent marquer leur présence. Pour certains, elle infesterait même leurs cadavres. Aberrante au premier abord, la dénonciation olfactive de l’ennemi est trop présente pour être mise sur le compte de l’égarement de quelques-uns. On mesure à la lecture d’écrits intimes, de correspondances et de la presse que la puanteur allemande n’est pas un objet de propagande, mais un préjugé ancré auquel le monde scientifique apporte sa caution. Le porte-étendard de ce courant sera le Docteur Berillon.

Berillon avait d’abord produit des travaux prometteurs et rigoureusement scientifiques, sur l’hypnotisme et l’indépendance des hémisphères cérébraux (1884), les phobies neurasthéniques (1893), ou le traitement psychologique de l’alcoolisme (1906). Quand arriva la guerre de 1914, son âge (cinquante-cinq ans) ne lui permit pas de s’engager et de partir au front. Alors, animé par une extraordinaire haine de l’Allemagne, il se mit, en 1915, à donner des conférences et à publier des brochures absolument ahurissantes sur l’urine et les excréments allemands. Ces textes, entre le bizarre et le dément, s’intitulent : La Bromidrose fétide de la race allemande, La Polychésie de la race allemande et Comment pourrait-on un jour s’entendre avec un peuple qui sent mauvais ? Il y soutint sérieusement, si l’on peut dire, ces deux thèses :

- En quantité, un Allemand produit plus de matières fécales qu’un Français, et l’odeur en est plus forte.

- L’urine allemande est plus toxique que l’urine française.


Sur ces deux points, on ne peut que fournir des citations car les commentaires ne seraient peut-être pas vraisemblables.

1. Sur le débordement d’évacuations intestinales, Berillon est catégorique : « Déjà au temps de Louis XIV, on disait que par le seul aspect de l’énormité des excréments, le voyageur pouvait savoir s’il avait franchi les limites du Bas-Rhin et s’il était entré dans le Palatinat. […] La proportion des matières fécales des Allemands s’élève à plus du double de celle des Français. » (La Polychésie…) Ajoutons sur ce point que Berillon reçut le renfort de G. Lenôtre qui affirmait également en 1915 : « Les Allemands dégagent une odeur fétide […]. Plusieurs aviateurs affirment que, lorsqu’ils arrivent au-dessus d’une agglomération allemande, ils en sont avertis par une odeur dont leurs narines sont affectées, même s’ils survolent à une très grande hauteur. » (Prussiens d’hier et d’aujourd’hui.)

2. Sur l’urine, Berillon a dû faire des expériences puisqu’il écrit : « Le coefficient urotoxique est chez les Allemands au moins d’un quart plus élevé que chez les Français. Cela veut dire que s’il faut quarante-cinq centimètres cubes d’urine française pour tuer un kilogramme de cobaye, il ne faudra que trente centimètres cubes d’urine allemande, plus toxique, pour obtenir le même résultat. » (Comment pourrait-on…)

Berillon ira plus loin, en interprétant le mystère plus général de la mauvaise odeur allemande comme le résultat d’une absence de contrôle des affects entraînant une sudation surabondante. Les explications sont nombreuses, associant “caractères de race”, alimentation spécifique, malignité intrinsèque du caractère, sudation surabondante, etc. Avec une certaine “fascination”, l’auteur traite dans le détail les phénomènes qui conduisent au développement de ces préjugés : la dénomination des rations alimentaires de l’armée allemande, le pain KK, permet les rapprochements que l’on imagine.

Au-delà du cas personnel, le plus étonnant reste que ses théories furent prises au sérieux par la communauté scientifique et médicale de l’époque. Pendant la Première Guerre mondiale, la caution scientifique apportée à la réputation de pestilence allemande par les travaux du docteur Bérillon participa à l’élaboration des représentations françaises de l’ennemi. Ce délire scientifico-patriotique donna lieu à plusieurs publications, dont le contenu grotesque ne fut démenti que des années plus tard. Bérillon était un publiciste acharné, comme la large diffusion de La Bromidrose fétide de la race allemande permet de le constater. Ces thèses furent exposées le 23 avril 1915 à la Société de médecine de Paris, et publiées dans le Bulletin des Armées de la République du 8 au 10 juillet 1915.

La Bromidrose devint donc très vite un discours médical en soi, qui échappa à Bérillon. Suivi par ses confrères dans ses conclusions germanophobes, les discussions qui suivirent ses interventions donnent même l’impression du consensus, comme à la Société de médecine de Paris où les échanges dont nous avons gardé la trace lui sont très favorables. L’un de ses confrères affirme même :

« Il est évident que ce sont les toxines qui s’éliminent par les glandes sudoripares et cela peut contribuer à leur donner une odeur spéciale. Quoi qu’il en soit, il est certain que la question mérite d’être étudiée ; et pour mon compte, je remercie M. Bérillon de nous l’avoir présentée. »

Ainsi se mit en place la « racialisation » du conflit, qui aboutit à ancrer encore davantage la haine du « boche » dans les esprits. L’Histoire nous offre peu d’exemples d’esprits scientifiques ayant aussi facilement et profondément cédé au nationalisme que celui du Docteur Bérillon.

Rhinoplasties

Les premières rhinoplasties pratiquées sur des grands blessés à la fin du XIXème siècle consistaient bien souvent en la greffe d’un doigt en lieu et place du nez amputé, pour des raisons relevant essentiellement de l’esthétique. Comme on le voit, les résultats étaient souvent mitigés.

Delices orientaux : de quelques sultans et califes


Pour celui dont l’esprit associe facilement bizarrerie et merveilleux, les califes et sultans posent un problème. Certes, on en décrit un grand nombre comme tout à fait curieux et même particulièrement originaux dans l’invention de cruautés et de supplices. Mais par ailleurs, on peut se demander si ces descriptions étranges et sûrement parfois au bord de la légende ne firent pas partie du merveilleux des Occidentaux qui, longtemps, jouèrent à se faire peur avec les « Barbaresques ».

Si la prudence est donc nécessaire ici dans l’appréciation, on ne peut cependant ignorer quelques-uns de ces grands seigneurs. Ce bref panorama pourra être complété ultérieurement, et les suggestions sont évidemment les bienvenues.

Kaïsan el Pakafi Mokhtar (622-687), superbe guerrier musulman, se rendit maître de la Mésopotamie avant de finir décapité. Il se disait inspiré par Dieu, qui lui envoyait l’ange Gabriel sous la forme d’une colombe. Il se vantait d’avoir immolé plus de cinquante mille hommes et avait la particularité intéressante de haranguer ses soldats en vers.

Le calife Al-Moutadid a laissé quelques exemples de tortures particulièrement ingénieuses que rapporte Le Livre des ruses, ouvrage anonyme arabe du XIIème siècle. Il fit boucher un jour toutes les ouvertures du corps d’un criminel, l’enveloppa de coton et le laissa au soleil. L’homme gonfla, la calotte de son crâne se détacha et il éclata.

Une autre fois, il fit remplir un grand vase d’éponges vivantes, auxquelles il fit boire de l’eau. Puis il y enfonça la tête, le cou et une partie des épaules d’un criminel. Les éponges se fixèrent sur lui. Il ne cessa, dit-on, de lâcher du vent jusqu’à ce qu’il mourût.

Pour un autre criminel, il fit placer dans son fondement le bout d’un soufflet pour attiser le feu et et fit manœuvrer l’instrument jusqu’à ce que l’homme éclatât.

On raconte aussi que pour faire avouer un voleur, après l’avoir fait rouer de coups, il demanda à ses gardes de l’empêcher de dormir pendant plusieurs jours. Constamment interrogé, l’homme niait son délit. Le calife décida brusquement de le laisser dormir, après dix jours de veille. L’homme s’écroula et dormit un jour et une nuit. Alors Al-Moutadid vint auprès de lui, le réveilla en sursaut et lui dit :

- Viens, allons partager l’argent.

- Je veux dormir, répondit l’homme.

- Mais si, viens prendre ta part et va-t’en.

- Non, maintenant je ne veux pas, je dors.

- Où est l’argent ?

Alors l’homme, attiré par un puissant désir de sommeil, avoua. Le calife récupéra l’argent, fit crucifier les complices, réveilla le dormeur et le crucifia à côté des autres.

Un autre calife omeyyade, Al-Walid II (707-744), mérita largement son surnom de « Al-Fassik », c’est-à-dire l’Impudique. On le vit violer publiquement des jeunes filles, épouser plusieurs des femmes et des concubines de son père, et déshonorer jusqu’à sa propre fille. Possédé par une véritable rage sexuelle, follement prodigue, méprisant ouvertement l’Islam, il alla jusqu’à déchirer et fouler aux pieds le Coran. Comme on l’imagine, il finit massacré, non sans s’être défendu avec un courage inattendu.

Parmi les bizarreries historiques peu vérifiables sur Bajazet (ou Bayazid), sultan ottoman du XVème siècle, on raconte ceci : mécontent parce qu’un de ses faucons ne se comportait pas bien en chasse, il aurait, dans un mouvement d’humeur, fait décapiter deux mille oiseleurs. Quel fut le plus cruel des sultans ottomans ? Peut-être Sélim 1er (1467-1520) qui passa sa vie entière à faire la guerre et à détruire ses adversaires aussi bien que ses partisans. On lui attribue en particulier le massacre de quarante mille shiites. Sur le moindre soupçon, il frappait ou faisait exécuter ses serviteurs les plus dévoués, ce qui a fait dire à un poète turc : « Tu ne saurais te délivrer d’un rival, à moins qu’il ne devienne le vizir de Sélim ».

Khair-Bey, pacha d’Egypte mort au Caire en 1522, est aussi resté célèbre par sa cruauté. Avare et parfaitement méchant, il condamnait très facilement ses victimes à être étranglées, coupées en morceaux ou empalées.

On lui attribue l’invention d’une variante intéressante de ce dernier supplice : l’empalement dans le sens de la largeur, c’est-à-dire d’un flanc à l’autre. Comme il avait, paraît-il, de l’esprit, il appelait cette façon « embrocher l’aubergine ».

Soliman II, surnomme le Magnifique ou le Grand (1495-1566) pour ses brillantes qualités, et dont la vie marque l’apogée de l’empire Ottoman, se rendit fameux pour d’autres actes de cruauté. Il fit un jour décapiter, en présence de son armée, mille cinq cents prisonniers parmi les plus distingués, qu’il avait ordonné de disposer en cercle.

Moulay Ismael, sultan du Maroc de 1672 à 1727, a aussi laissé un souvenir sanglant. Il était capable, tout en montant à cheval, de couper d’un seul coup de sabre la tête de l’esclave qui lui tenait l’étrier. On dit qu’il tua plus de trente mille hommes de sa main. Il se faisait également une règle d’envoyer aux femmes de son harem des spécimens de ses excréments, comme marques de faveurs spéciales. Celles qui ne manifestaient pas de joie particulière à la réception de ces présents étaient, bien entendu, décapitées.