Qu’est-ce qui peut rendre un homme clairvoyant aveugle, un homme intelligent idiot ? Cette question, déjà posée dans le cas de Bérillon, s’incarne à merveille dans celui de Michel Chasles (1793-1880), polytechnicien, membre de l’Académie des sciences, auteur de nombreux et remarquables mémoires de géométrie, un des grands savants français à qui l’on doit le fameux théorème qui porte son nom. Il semble que ce soit le nationalisme, plus encore que la passion du collectionneur d’autographes, qui l’entraîna à la fin de sa vie dans une aventure ridicule relatée par l’immense Marc Bloch.
En 1865, alors âgé de soixante-douze ans, il se mit en tête de prouver à l’Académie que la gloire de Newton était usurpée. Le Français Pascal avait, avant lui, découvert les grandes lois de l’univers. Ce fut un scandale. L’Angleterre s’émut. Mais Chasles avait ses preuves : des prétendues lettres de Pascal lui-même où tout était dit avec quarante ans d’avance. Puis, avec d’autres pièces – Chasles en produisait chaque jour de nouvelles –, il démontra que Huyghens avait lui aussi volé sa gloire : ce n’était pas lui qui avait aperçu le premier les satellites de Saturne. Ce fut à la Hollande de protester…
Expertises et contre-expertises se succédèrent, mais les experts n’allaient pas aussi vite que Chasles, qui découvrait chaque semaine de nouveaux documents et les versait au dossier.
Bientôt, on sut le fin mot de cette étonnante histoire. Il était la victime d’un escroc médiocre, Denis Vrain-Lucas, qui, une à une, lui avait vendu pour cent quarante mille francs et « pour qu’elles restent en France » vint-sept mille trois quarante cinq (nous disons bien 27.345) lettres extraordinaires, et toutes fausses puisque Vrain-Lucas les avaient fabriquées lui-même.
L’histoire n’aurait rien de bizarre si ces lettres avaient offert la moindre vraisemblance. Mais comment un homme comme Chasles, cultivé, intelligent, génial peut-être, put-il croire à l’existence d’un tel trésor ?
Il y avait là – l’énumération elle-même prête à rire – une lettre d’Attila au général des Francs, une lettre d’Eschyle à Pythagore, une lettre de Thalès au roi des Gaules, une lettre d’Archimède à « son très amé Hieron », un défi de Jules César à Vercingétorix, cent trente-cinq lettres de Charlemagne, vingt-cinq lettres de Lazare à l’apôtre Pierre, une lettre d’Alexandre le Grand à Aristote, deux lettres signées Jésus-Christ (nous disons bien Jésus-Christ), une lettre de Ponce Pilate à Tibère, deux lettres de Sapho, une lettre de Socrate à Euclide, un sauf-conduit délivré par Vercingétorix à Trogue Pompée, deux lettres de Cornélie à Jules César, une lettre de Judas Iscariote à Marie-Madeleine, un défi de Charles Martel au duc des Maures, une lettre de Clovis devant Tolbiac, une correspondance inconnue d’Héloïse et d’Abélard, une lettre de Dagobert à Saint-Eloi, cent quatre-vingt quatorze billets de Jeanne d’Arc, une lettre de Charles Quint à Rabelais, trente-cinq lettres de Christophe Colomb à Rabelais, deux lettres du Cid au roi de Navarre, d’autres missives de Socrate, Phèdre, Néron, Ovide, Platon, Tacite, Dante, Ignace de Loyola, Shakespeare.
Voilà les fabuleux autographes que Michel Chasles prétendait conserver à la France, pays auquel tous ces textes rendaient hommage de quelque façon.
Le plus étonnant était d’ailleurs que toute cette correspondance était rédigée en vieux français… ou, plutôt, dans un galimatias qui prétendait y ressembler. Ainsi Vercingétorix parlait français mais aussi Cléopâtre, et Judas Iscariote. Le Christ lui-même…
On donnera trois exemples de ces étonnantes lettres, de ce fabuleux style, sur lesquels, pour ou contre, discuta bien bizarrement entre 1865 et 1868 la fine fleur de l’intelligentsia française : lettres de Cléopâtre à Jules César, d’Alexandre le Grand à Artistote et de Jules César au chef des Gaulois. Qu’après les avoir lues, on nie qu’il y ait de la bizarrerie dans la crédulité humaine…
“Cléopâtre, royne, à son très amé, Jules César empereur.
Mon très amé, nostre fils Césarion va bien. J’espère que bientost il sera en estat de supporter le voyage d’icy à Marseilles où j’ai dessein le faire instruire, tant à cause du bon air qu’on y respire et des belles choses qu’on y enseigne. Je vous pris donc me dire combien de temps resterez encore en ces contrées, car j’y veux conduire moi mesme nostre fils et pour prier par ycelle occasion…
C’est vous dire, mon très amé, le contentement que je ressens lorsque je me treuve auprès de vous, et, en attendant, je prins les dieux avoir vous en considération. – Le XI de Mars, l’an de Rome VCCIX”.
CLEOPATRE.
“Alexandre, rex, à son très amé Aristote, salut.
Mon amé, ne suys pas satisfait de ce qu’avez rendu public aulcun de vos livres, que devez garder soubs le scel du mystère, car c’est en profaner leur valeur. Or donc, vous prins retirer iceulx des mains profanes et ne plus doresnavant les rendre public sans mon assentiment. Quant à ce que vous m’avez mandé d’aller faire un voyage au pays des Gaules, afin d’y apprendre la science des Druides auxquels Pythagoras a fait si bel éloge, non seulement vous le permets, mais vous y engage pour le bien de mon peuple, car n’ignorez pas l’estime que je fais d’icele nation que je considère comme étant cele qui a porté la lumière dans le monde. Je vous salut.
Ce XX des Kalendes de may, an de la CV Olympiade”.
ALEXANDRE.
“Julii Cesar au chief des Gaulois.
J’envoy devers toy un mien amé qui te dira le but de mien voyage ; je veux couvrir de mes souldats la terre qui t’a veu naistre. C’est en vain que tu la vouldras défendre. Tu es braves, je le say, mais aussy le serai, s’il plaist aux dieux ; ains rends moy les armes ou prépare toy à combattre.
Médecin français, directeur de l’Ecole de psychologie, spécialiste du cerveau et du psychisme humain (1859-1948), le Docteur Edgar Berillon fut l’exemple étonnant d’un homme intelligent, de grande qualité, que la guerre de 1914-1918 rendit pratiquement fou.
Dès la première année de la Grande Guerre, l’idée se répand chez les Français qu’une odeur nauséabonde accompagne l’ennemi. Présente dans le sillage des troupes, elle imprégnerait les lieux occupés par les Allemands bien au-delà des déjections par lesquelles ils semblent marquer leur présence. Pour certains, elle infesterait même leurs cadavres. Aberrante au premier abord, la dénonciation olfactive de l’ennemi est trop présente pour être mise sur le compte de l’égarement de quelques-uns. On mesure à la lecture d’écrits intimes, de correspondances et de la presse que la puanteur allemande n’est pas un objet de propagande, mais un préjugé ancré auquel le monde scientifique apporte sa caution. Le porte-étendard de ce courant sera le Docteur Berillon.
Berillon avait d’abord produit des travaux prometteurs et rigoureusement scientifiques, sur l’hypnotisme et l’indépendance des hémisphères cérébraux (1884), les phobies neurasthéniques (1893), ou le traitement psychologique de l’alcoolisme (1906). Quand arriva la guerre de 1914, son âge (cinquante-cinq ans) ne lui permit pas de s’engager et de partir au front. Alors, animé par une extraordinaire haine de l’Allemagne, il se mit, en 1915, à donner des conférences et à publier des brochures absolument ahurissantes sur l’urine et les excréments allemands. Ces textes, entre le bizarre et le dément, s’intitulent : La Bromidrose fétide de la race allemande, La Polychésie de la race allemande et Comment pourrait-on un jour s’entendre avec un peuple qui sent mauvais ? Il y soutint sérieusement, si l’on peut dire, ces deux thèses :
- En quantité, un Allemand produit plus de matières fécales qu’un Français, et l’odeur en est plus forte.
- L’urine allemande est plus toxique que l’urine française.
Sur ces deux points, on ne peut que fournir des citations car les commentaires ne seraient peut-être pas vraisemblables.
1. Sur le débordement d’évacuations intestinales, Berillon est catégorique : « Déjà au temps de Louis XIV, on disait que par le seul aspect de l’énormité des excréments, le voyageur pouvait savoir s’il avait franchi les limites du Bas-Rhin et s’il était entré dans le Palatinat. […] La proportion des matières fécales des Allemands s’élève à plus du double de celle des Français. » (La Polychésie…) Ajoutons sur ce point que Berillon reçut le renfort de G. Lenôtre qui affirmait également en 1915 : « Les Allemands dégagent une odeur fétide […]. Plusieurs aviateurs affirment que, lorsqu’ils arrivent au-dessus d’une agglomération allemande, ils en sont avertis par une odeur dont leurs narines sont affectées, même s’ils survolent à une très grande hauteur. » (Prussiens d’hier et d’aujourd’hui.)
2. Sur l’urine, Berillon a dû faire des expériences puisqu’il écrit : « Le coefficient urotoxique est chez les Allemands au moins d’un quart plus élevé que chez les Français. Cela veut dire que s’il faut quarante-cinq centimètres cubes d’urine française pour tuer un kilogramme de cobaye, il ne faudra que trente centimètres cubes d’urine allemande, plus toxique, pour obtenir le même résultat. » (Comment pourrait-on…)
Berillon ira plus loin, en interprétant le mystère plus général de la mauvaise odeur allemande comme le résultat d’une absence de contrôle des affects entraînant une sudation surabondante. Les explications sont nombreuses, associant “caractères de race”, alimentation spécifique, malignité intrinsèque du caractère, sudation surabondante, etc. Avec une certaine “fascination”, l’auteur traite dans le détail les phénomènes qui conduisent au développement de ces préjugés : la dénomination des rations alimentaires de l’armée allemande, le pain KK, permet les rapprochements que l’on imagine.
Au-delà du cas personnel, le plus étonnant reste que ses théories furent prises au sérieux par la communauté scientifique et médicale de l’époque. Pendant la Première Guerre mondiale, la caution scientifique apportée à la réputation de pestilence allemande par les travaux du docteur Bérillon participa à l’élaboration des représentations françaises de l’ennemi. Ce délire scientifico-patriotique donna lieu à plusieurs publications, dont le contenu grotesque ne fut démenti que des années plus tard. Bérillon était un publiciste acharné, comme la large diffusion de La Bromidrose fétide de la race allemande permet de le constater. Ces thèses furent exposées le 23 avril 1915 à la Société de médecine de Paris, et publiées dans le Bulletin des Armées de la République du 8 au 10 juillet 1915.
La Bromidrose devint donc très vite un discours médical en soi, qui échappa à Bérillon. Suivi par ses confrères dans ses conclusions germanophobes, les discussions qui suivirent ses interventions donnent même l’impression du consensus, comme à la Société de médecine de Paris où les échanges dont nous avons gardé la trace lui sont très favorables. L’un de ses confrères affirme même :
« Il est évident que ce sont les toxines qui s’éliminent par les glandes sudoripares et cela peut contribuer à leur donner une odeur spéciale. Quoi qu’il en soit, il est certain que la question mérite d’être étudiée ; et pour mon compte, je remercie M. Bérillon de nous l’avoir présentée. »
Ainsi se mit en place la « racialisation » du conflit, qui aboutit à ancrer encore davantage la haine du « boche » dans les esprits. L’Histoire nous offre peu d’exemples d’esprits scientifiques ayant aussi facilement et profondément cédé au nationalisme que celui du Docteur Bérillon.
Les premières rhinoplasties pratiquées sur des grands blessés à la fin du XIXème siècle consistaient bien souvent en la greffe d’un doigt en lieu et place du nez amputé, pour des raisons relevant essentiellement de l’esthétique. Comme on le voit, les résultats étaient souvent mitigés.
Pour celui dont l’esprit associe facilement bizarrerie et merveilleux, les califes et sultans posent un problème. Certes, on en décrit un grand nombre comme tout à fait curieux et même particulièrement originaux dans l’invention de cruautés et de supplices. Mais par ailleurs, on peut se demander si ces descriptions étranges et sûrement parfois au bord de la légende ne firent pas partie du merveilleux des Occidentaux qui, longtemps, jouèrent à se faire peur avec les « Barbaresques ».
Si la prudence est donc nécessaire ici dans l’appréciation, on ne peut cependant ignorer quelques-uns de ces grands seigneurs. Ce bref panorama pourra être complété ultérieurement, et les suggestions sont évidemment les bienvenues.
Kaïsan el Pakafi Mokhtar (622-687), superbe guerrier musulman, se rendit maître de la Mésopotamie avant de finir décapité. Il se disait inspiré par Dieu, qui lui envoyait l’ange Gabriel sous la forme d’une colombe. Il se vantait d’avoir immolé plus de cinquante mille hommes et avait la particularité intéressante de haranguer ses soldats en vers.
Le calife Al-Moutadid a laissé quelques exemples de tortures particulièrement ingénieuses que rapporte Le Livre des ruses, ouvrage anonyme arabe du XIIème siècle. Il fit boucher un jour toutes les ouvertures du corps d’un criminel, l’enveloppa de coton et le laissa au soleil. L’homme gonfla, la calotte de son crâne se détacha et il éclata.
Une autre fois, il fit remplir un grand vase d’éponges vivantes, auxquelles il fit boire de l’eau. Puis il y enfonça la tête, le cou et une partie des épaules d’un criminel. Les éponges se fixèrent sur lui. Il ne cessa, dit-on, de lâcher du vent jusqu’à ce qu’il mourût.
Pour un autre criminel, il fit placer dans son fondement le bout d’un soufflet pour attiser le feu et et fit manœuvrer l’instrument jusqu’à ce que l’homme éclatât.
On raconte aussi que pour faire avouer un voleur, après l’avoir fait rouer de coups, il demanda à ses gardes de l’empêcher de dormir pendant plusieurs jours. Constamment interrogé, l’homme niait son délit. Le calife décida brusquement de le laisser dormir, après dix jours de veille. L’homme s’écroula et dormit un jour et une nuit. Alors Al-Moutadid vint auprès de lui, le réveilla en sursaut et lui dit :
- Viens, allons partager l’argent.
- Je veux dormir, répondit l’homme.
- Mais si, viens prendre ta part et va-t’en.
- Non, maintenant je ne veux pas, je dors.
- Où est l’argent ?
Alors l’homme, attiré par un puissant désir de sommeil, avoua. Le calife récupéra l’argent, fit crucifier les complices, réveilla le dormeur et le crucifia à côté des autres.
Un autre calife omeyyade, Al-Walid II (707-744), mérita largement son surnom de « Al-Fassik », c’est-à-dire l’Impudique. On le vit violer publiquement des jeunes filles, épouser plusieurs des femmes et des concubines de son père, et déshonorer jusqu’à sa propre fille. Possédé par une véritable rage sexuelle, follement prodigue, méprisant ouvertement l’Islam, il alla jusqu’à déchirer et fouler aux pieds le Coran. Comme on l’imagine, il finit massacré, non sans s’être défendu avec un courage inattendu.
Parmi les bizarreries historiques peu vérifiables sur Bajazet (ou Bayazid), sultan ottoman du XVème siècle, on raconte ceci : mécontent parce qu’un de ses faucons ne se comportait pas bien en chasse, il aurait, dans un mouvement d’humeur, fait décapiter deux mille oiseleurs.
Quel fut le plus cruel des sultans ottomans ? Peut-être Sélim 1er (1467-1520) qui passa sa vie entière à faire la guerre et à détruire ses adversaires aussi bien que ses partisans. On lui attribue en particulier le massacre de quarante mille shiites. Sur le moindre soupçon, il frappait ou faisait exécuter ses serviteurs les plus dévoués, ce qui a fait dire à un poète turc : « Tu ne saurais te délivrer d’un rival, à moins qu’il ne devienne le vizir de Sélim ».
Khair-Bey, pacha d’Egypte mort au Caire en 1522, est aussi resté célèbre par sa cruauté. Avare et parfaitement méchant, il condamnait très facilement ses victimes à être étranglées, coupées en morceaux ou empalées.
On lui attribue l’invention d’une variante intéressante de ce dernier supplice : l’empalement dans le sens de la largeur, c’est-à-dire d’un flanc à l’autre. Comme il avait, paraît-il, de l’esprit, il appelait cette façon « embrocher l’aubergine ».
Soliman II, surnomme le Magnifique ou le Grand (1495-1566) pour ses brillantes qualités, et dont la vie marque l’apogée de l’empire Ottoman, se rendit fameux pour d’autres actes de cruauté. Il fit un jour décapiter, en présence de son armée, mille cinq cents prisonniers parmi les plus distingués, qu’il avait ordonné de disposer en cercle.
Moulay Ismael, sultan du Maroc de 1672 à 1727, a aussi laissé un souvenir sanglant. Il était capable, tout en montant à cheval, de couper d’un seul coup de sabre la tête de l’esclave qui lui tenait l’étrier. On dit qu’il tua plus de trente mille hommes de sa main. Il se faisait également une règle d’envoyer aux femmes de son harem des spécimens de ses excréments, comme marques de faveurs spéciales. Celles qui ne manifestaient pas de joie particulière à la réception de ces présents étaient, bien entendu, décapitées.
Ce ne sont pas les balles et les obus qui emportèrent le plus de vies au cours de la Seconde guerre mondiale ; c’est la faim. Plusieurs millions de personnes périrent de la famine à mesure que l’acheminement des marchandises était interrompu par les combats, et que les champs disparaissaient sous le feu des armées. Durant le siège de Leningrad, on estime qu’un millier de personnes mouraient chaque jour de faim. En revanche, on ignore généralement que la famine se manifesta également dans une ville où on l’attendait moins : Minneapolis, dans le Minnesota. C’est là qu’en 1945, trente-six américains participèrent à une expérience étonnante conduite par notre Josef Mengelol du jour, le Dr. Ancel Keys.
Keys dirigeait alors le Laboratory for Physiological Hygiene de l’Université du Minnesota. Il s’était déjà rendu célèbre par le passé en concevant les fameuses K-rations de l’armée américaine – les rations de nourriture qui équipaient tous les soldats envoyés combattre sur les fronts européen et pacifique (la rumeur veut que le « K » des k-rations soit un hommage à Keys, ce que l’armée n’a jamais confirmé ni démenti).
L’expérience lancée par Keys naquit de son intérêt déjà ancien pour la nutrition. Il prit rapidement conscience, lorsque l’ampleur du désastre humanitaire causé par la guerre se dessina, que les médecins seraient dépourvus de moyens efficaces de venir en aide aux millions d’affamés que compterait l’Europe une fois la guerre terminée, faute de connaissances scientifiques solides sur les effets physiologiques de la famine. Quel traitement fallait-il appliquer à ceux qui avaient souffert de sous-nutrition durant des mois, voire des années ? Keys parvint à convaincre les militaires que financer une étude minutieuse des effets de la faim aurait pourrait aboutir à des résultats ayant une utilité tant humanitaire que pratique : la connaissance des meilleurs traitements permettrait de soigner rapidement les populations, et par extension de pérenniser la démocratie sur le continent européen en le préservant des tentations totalitaires. Une fois son financement obtenu, Keys mit rapidement en place son expérience.
Le protocole de cette étude était relativement simple : il s’agissait d’affamer quelques cobayes (en les amenant aussi près que possible de la mort par sous-nutrition), puis de les nourrir convenablement à nouveau. Afin de garantir la scientificité de son expérience, Keys décida qu’elle se déroulerait en 3 parties : une période de contrôle initiale qui durerait 3 mois, au cours de laquelle les participants seraient nourris normalement ; puis 6 mois de réduction drastique de leur apport en calories ; et enfin, 3 mois de « réhabilitation », lors de laquelle les rations de nourriture reviendraient à la normale.
Pour recruter des sujets qui accepteraient d’être soumis à une expérience aussi longue et pénible (comme dirait Booba), Keys fit appel à des volontaires issus des rangs des objecteurs de conscience (de jeunes hommes ayant choisi d’effectuer un service civil en lieu et place du service militaire). La plupart d’entre eux appartenaient à des congrégations religieuses de tradition pacifiste, Quakers et Mennonites notamment.
Keys et son équipe rédigèrent et distribuèrent une brochure présentant brièvement les objectifs de l’expérience et censée faire appel à l’idéalisme de ces jeunes hommes. La couverture montrait ainsi une photo de trois enfants fixant désespérément des assiettes vides, sous laquelle figurait la mention suivante : “Will you starve that they be better fed?”
Cette stratégie fonctionna à merveille. Keys n’offrait aucune rémunération aux participants, et les prévenait des dangers inhérents aux modalités de l’expérience ; il reçut pourtant plus de 400 candidatures. Beaucoup de ces objecteurs de conscience avaient été affectés à des tâches subalternes et peu gratifiantes telles que l’entretien des routes municipales ou la collecte des déchets. Participer à une telle expérience leur offrait donc l’opportunité de se rendre plus utiles et de prendre part à l’effort de guerre.
Après consultation très attentive des candidatures, Keys sélectionna trente-six jeunes hommes qui lui paraissaient suffisamment forts, physiquement et mentalement, pour supporter ce qui leur serait demandé dans le cadre de l’expérience.
Ces cobayes humains arrivèrent à Minneapolis en novembre 1944, et furent conduits au laboratoire de Keys, relocalisé pour l’occasion sous le stade de football de l’université. Là, ils disposeraient d’une quarantaine de pièces correctement équipées pour y vivre toute la durée de l’expérience. Les participants logeaient toutefois collectivement dans un vaste dortoir.
Au cours des douze premières semaines – c’est-à-dire pendant la période de contrôle prévue initialement – Keys les soumit à un régime standardisé : chacun des trente-six cobayes recevait la même nourriture chaque jour, pour un total quotidien de 3.200 calories. Dans le même temps, ils subissaient une batterie de tests physiologiques afin de réunir des données concernant leur rythme cardiaque, la taille de leur cœur, leur pression sanguine, leur audition, leur vision, leur masse graisseuse, et même la concentration de spermatozoïdes dans leur semence. Keys les contraignit également à maintenir un style de vie très actif, en les affectant à des tâches très diverses au sein du laboratoire et en s’assurant que chacun d’entre eux parcourait au moins trente-cinq kilomètres par semaine.
Le 12 février 1945, l’expérience entra dans sa deuxième phase lorsque Keys réduisit du jour au lendemain l’apport en nourriture des participants de 3.200 à 1.570 calories. La quantité de nourriture était contrôlée scrupuleusement par le cuisinier, qui pesait chaque ingrédient servi au cours des deux repas quotidiens. Ces repas étaient volontairement conçus pour être riches en glucides et pauvres en protéines, afin de ressembler au maximum à ce que les Européens consommaient. Pommes de terre, choux, macaroni et pain complet constituaient donc la base de l’alimentation des cobayes, tous servis en quantité très faible. Malgré cela, Keys insista pour que leur rythme de vie demeure inchangé, y compris l’obligation de parcourir trente-cinq kilomètres chaque semaine.
Les effets de la sous-alimentation apparurent rapidement. La force et l’énergie des participants déclinèrent de manière inquiétante au bout de quelques jours. Keys évalua à 21%, en moyenne, leur perte de force physique à l’aide d’un dynamomètre. Ils se plaignaient d’être constamment fatigués et de se sentir plus vieux qu’ils ne l’étaient réellement.
Bientôt, c’est une sorte d’apathie mentale qui s’empara des sujets. Ces hommes avaient tous des convictions assez fortes (c’était l’une des raisons pour lesquelles ils avaient été choisis), mais à mesure que la faim s’intensifia, la politique et la guerre cessèrent progressivement de les intéresser. L’amour et le sexe même les laissaient indifférents. La nourriture était devenue leur unique intérêt, leur priorité absolue. Certains d’entre eux passaient leur temps à lire des livres de cuisine, et regardaient des photos de nourriture avec une obsession confinant à la pornographie.
Les repas devinrent le point culminant de la journée. Les participants devenaient très irritables si leur nourriture ne leur était pas servie exactement à l’heure prévue, ou si la queue était trop longue. Bien que les plats servis furent assez fades, ils leur paraissaient à l’évidence incroyablement délicieux. Paradoxalement, ils mangeaient assez lentement, comme s’ils savouraient chaque bouchée. Beaucoup d’entre eux mélangeaient tous les aliments et y ajoutaient de l’eau, en faisant une sorte de soupe qui donnait l’illusion de la quantité.
Entre les deux repas quotidiens, Keys leur offrait un accès illimité aux chewings-gums, à l’eau et au café. Les hommes profitaient abondamment de ces privilèges, consommant jusqu’à quarante paquets de chewing-gums et quinze tasses de café noir par jour.
L’ampleur des modifications de la psychologie des participants surprit considérablement Keys. Bien qu’ils aient tous parus extrêmement motivés au moment de s’engager dans l’expérience (plusieurs tests avaient été menés au préalable afin de s’en assurer), les écarts et tricheries devinrent un problème majeur. Afin de mettre un terme aux stratégies de contournement mises en place par ceux pour qui la recherche de nourriture tournait à l’obsession, Keys dut interdire les sorties du laboratoire non-accompagnées. Dorénavant, chaque participant aurait un « chaperon » qui observerait ses faits et gestes.
L’un des participants finit par succomber au stress terrible généré par l’expérience. Agé de 24 ans, Franklin Watkins se mit soudainement à faire des rêves récurrents, aussi lucides que perturbants, au cours desquels il consommait de la chair humaine, et dévorait parfois des hommes entiers. Lors des quelques visites à Minneapolis qui avaient eu lieu avant l’interdiction de sortie, il avait triché de manière évidente et extravagante, volant notamment de nombreux milk shakes et autres sundaes. Lorsque Keys le convoqua dans son bureau, Watkins s’effondra en larmes presque immédiatement. Puis il devint soudainement très agressif, menaçant de tuer Keys et enfin de se suicider. Il fut immédiatement exclu du laboratoire et de l’expérience et transféré vers le service psychiatrique de l’hôpital local. Là, après quelques jours de retour à une alimentation normale, Watkins retrouva son caractère habituel et sortit très rapidement de l’hôpital. La crise de Watkins était intervenue quelques semaines seulement après le début de la deuxième phase de l’expérience, qui devait donc durer six mois.
Plus tard, Keys dut exclure un nouveau participant, et décida finalement de ne pas utiliser les données issues de l’observation de certains d’entre eux, qu’il soupçonnait d’avoir continué à tricher en dépit de ses précautions.
Les hommes qui avaient été choisis étaient généralement plutôt minces avant le début de l’expérience, leur poids moyen n’excédant pas 65 kilos. Ils devinrent donc rapidement squelettiques, à tel point que leurs os donnaient un aspect anguleux à leur physionomie. Le Dr. Keys tenait un journal minutieux des changements physiologiques subis par ses cobayes.
Leur rythme cardiaque chuta brutalement, passant de 55 battements/minute à 35 seulement. Leur métabolisme ralentissait, cherchant à préserver au maximum les calories emmagasinées. La plupart ne déféquaient plus qu’une fois par semaine. Le volume même de leur sang avait diminué, et leurs cœurs avaient rétrécis.
Sans doute en raison de la grande quantité d’eau qu’ils consommaient, nombre d’entre eux développèrent des oedèmes (rétention d’eau). Leurs visages, chevilles et genoux étaient anormalement gonflés – ce qui contrastait inélégamment avec leur apparence par ailleurs squelettique.
A l’inverse, la peau de ces hommes devint plus sèche et plus dure, parfois frappée d’eczéma. Beaucoup d’entre eux souffraient de vertiges, de crampes, d’une coordination réduite et de bourdonnements auditifs. Mais le changement le plus effrayant de leur physionomie, dont tous furent affectés, fut un blanchissement presque total de leurs yeux à mesures que les vaisseaux sanguins irriguant leurs yeux rétrécissaient. On aurait dit que leurs yeux étaient faits de porcelaine, tant ils brillaient anormalement.
Du point de vue des cobayes, le changement le plus gênant était le manque de graisse autour de leurs muscles. Il leur devient rapidement difficile de demeurer en position assise, car leurs os frottaient sur les chaises. Ils se plaignaient également d’avoir presque toujours froid.
Selon la croyance populaire, la faim était supposée avoir un effet positif : l’exacerbation des sens. Keys testa donc, à intervalles réguliers, les sens de ses cobayes. Il découvrit, comme il l’avait supposé, que la faim n’avait aucun impact sur la vision ; toutefois, il apparut que l’audition des sujets s’améliorait à mesure qu’ils perdaient du poids, en particulier leur sensibilité aux fréquences les plus basses. Keys attribua cela à une production moindre de cérumen, ainsi qu’à un élargissement de leurs canaux auditifs dû au rétrécissement de leurs lobes.
En dépit de tous ces changements, les participants eux-mêmes n’avaient pas le sentiment d’une maigreur excessive. A vrai dire, ils se mirent à considérer que c’étaient les autres qui étaient trop gros, selon un type de perception fréquent chez les anorexiques.
Après six mois de privation de nourriture, les participants avaient perdu près d’un quart de leur poids initial. Et lorsque la fin de la deuxième phase de l’expérience approcha, ils manifestèrent une impatience croissante, ne parlant presque plus que des fabuleux repas qu’ils feraient alors. Le dernier jour vint finalement, le 28 juillet 1945. Dans le laboratoire, l’atmosphère était à la joie et au soulagement. Mais le 29 juillet s’avéra excessivement décevant.
Bien qu’ils fussent maintenant entrés dans la troisième phase, dite de « réhabilitation », Keys n’augmenta pas significativement les quantités de nourriture. Il préféra en effet diviser les cobayes en quatre groupes, qui devaient recevoir respectivement 400, 800, 1200 et 1600 calories de plus au quotidien que lors de la période de privation. L’objectif était de déterminer quelle dotation calorique était optimale pour des victimes de famine en voie de réhabilitation. Mais pour les participants, en particulier ceux qui figuraient dans le premier groupe, il semblait que rien n’avait changé. Ils souffraient toujours de la faim en permanence.
Keys donnait également des vitamines et autres compléments protéinés à certains d’entre eux, afin de voir s’ils étaient d’une quelconque utilité. Au bout de quelques semaines, il apparut que ces compléments ne servaient strictement à rien. A vrai dire, les hommes du premier groupe ne se rétablissaient pas du tout. La seule chose qui paraissait avoir des effets concrets était la nourriture ; il fallait toujours plus de nourriture. Keys augmenta donc de 800 calories la quantité reçue par chacun des groupes, ce qui eut un effet positif immédiat. Il en vint à la conclusion que pour se remettre d’une privation de nourriture prolongée, une personne moyenne a besoin de 4.000 calories par jour.
Le dernier repas de l’expérience fut servi le 20 octobre 1945. Les participants se trouvèrent dès lors libre de partir et de manger ce que bon leur semblerait. Toutefois, le Dr. Keys parvint à convaincre douze d’entre eux de rester huit semaines supplémentaires afin d’observer les effets d’une phase de « rétablissement non contraint ». Ces hommes consommèrent ainsi plus de 5.000 calories par jour, selon leur propre volonté. Certains dépassèrent même les 11.500 calories englouties en une seule journée, en quelques occasions. Durant plusieurs mois après la fin de l’expérience, les participants avouèrent être affligés d’une sensation de faim que rien ne semblait pouvoir éteindre.
Keys publia tous les résultats de son étude en 1950. Cet énorme livre, en deux volumes, fut intitulé The Biology of Human Starvation. Il s’agit toujours, soixante ans plus tard, de l’étude scientifique la plus détaillée des effets de la faim. Etant données les contraintes éthiques et juridiques qui pèsent aujourd’hui sur la recherche sur sujets humains, il apparaît peu probable qu’une telle étude puisse être à nouveau conduite dans un futur proche.
Dans son rapport final, Keys soulignait à quel point ce que nous mangeons peut affecter notre esprit tout autant que notre corps. Il tirait également de son expérience un enseignement portant à l’optimisme : la famine ne semble pas avoir d’effets négatifs sur la santé à long terme. De toute évidence, le corps humain est capable de supporter de longues périodes de privation.
Quant aux cobayes, ils se réintégrèrent assez facilement à la population et reprirent le cours de leurs vies. Beaucoup s’engagèrent dans l’humanitaire. Certains finirent par s’enrôler dans l’armée. Trois d’entre eux devinrent gradés.
Presque soixante ans plus tard, en 2003, dix-neuf des trente-six participants étaient toujours en vie. Dix-huit d’entre eux furent interviewés par un historien qui cherchait à établir une histoire orale de l’expérience conduite par Keys. Ils admirent que celle-ci avait eu quelques effets secondaires sur leur vie ultérieure. Par exemple, beaucoup d’entre eux ne parvinrent jamais à se défaire de la peur que la nourriture leur manquât à nouveau. Mais d’une manière générale, ils se montraient fiers d’avoir participé à cette expérience, et la considéraient comme l’un des moments les plus importants de leur existence. Et surtout, tous déclarèrent que, n’eut été leur grand âge, ils le referaient sans hésiter.